Les femmes d'artistes

Les femmes d'artistes

Alphonse Daudet

5.0
Comment(s)
3
View
12
Chapters

Extrait : "MADAME HEURTEBISE. Celle-là, certes, n'était pas faite pour épouser un artiste, surtout ce terrible garçon, passionné, tumultueux, exubérant, qui s'en allait dans la vie le nez en l'air, la moustache hérissée, portant avec crânerie comme un défi à toutes les conventions sottes, à tous les préjugés bourgeois son nom bizarre et fringant de Heurtebise."À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARANLes éditions LIGARAN proposent des versions numériques de qualité de grands livres de la littérature classique mais également des livres rares en partenariat avec la BNF. Beaucoup de soins sont apportés à ces versions ebook pour éviter les fautes que l'on trouve trop souvent dans des versions numériques de ces textes. LIGARAN propose des grands classiques dans les domaines suivants :  Livres rares Livres libertins Livres d'Histoire Poésies Première guerre mondiale Jeunesse Policier

Chapter 1 MADAME HEURTEBISE

Celle-la, certes, n'était pas faite pour épouser un artiste, surtout ce terrible gar?on, passionné, tumultueux, exubérant, qui s'en allait dans la vie le nez en l'air, la moustache hérissée, portant avec cranerie comme un défi à toutes les conventions sottes, à tous les préjugés bourgeois son nom bizarre et fringant de Heurtebise. Comment, par quel miracle, cette petite femme, élevée dans une boutique de bijoutier, derrière des rangées de cha?nes de montres, de bagues enfilées, trouva-t-elle moyen de séduire ce po?te?

Imaginez les graces d'une dame de comptoir, des traits indécis, des yeux froids toujours souriants, une physionomie complaisante et placide, pas de vraie élégance, mais un certain amour du luisant, du clinquant, qu'elle avait pris sans doute à la devanture de son père, et qui lui faisait rechercher les n?uds de satin assorti, les ceintures, les boucles; avec cela des cheveux tirés par le coiffeur, bien lissés de cosmétique, au-dessus d'un petit front têtu, étroit, où l'absence de rides marquait moins la jeunesse qu'une nullité complète d'idées. Ainsi faite, Heurtebise l'aima, la demanda et, comme il avait quelque fortune, n'eut pas de peine à l'obtenir.

Elle, ce qui lui plaisait dans ce mariage, c'était l'idée d'épouser un auteur, un homme connu qui lui donnerait des billets de spectacle autant qu'elle voudrait. Quant à lui, je crois qu'en définitive cette fausse élégance de boutique, ces fa?ons prétentieuses, bouche pincée, petit doigt en l'air, l'avaient ébloui comme le dernier mot de la distinction parisienne, car il était né paysan et, au fond, malgré son esprit, il le resta toujours.

Tenté de bonheur paisible, de cette vie de famille dont il était privé depuis si longtemps, Heurtebise passa deux ans loin de ses amis, s'enfouissant à la campagne, dans des coins de banlieue, toujours à la portée de ce grand Paris, qui le troublait et dont il recherchait l'atmosphère affaiblie, comme ces malades auxquels on ordonne l'air de la mer, mais qui, trop délicats pour le supporter, viennent le respirer à quelques lieues de distance. De loin en loin son nom apparaissait dans un journal, dans une revue, au bas d'un article; mais déjà ce n'était plus cette verdeur de style, ces emportements d'éloquence qu'on lui avait connus. Nous pensions: ?Il est trop heureux... son bonheur le gate.?

Puis un jour il revint parmi nous, et nous v?mes bien qu'il n'était pas heureux. Sa mine palie, ses traits resserrés, contractés par un perpétuel agacement, la violence de ses manières rapetissée en colère nerveuse, son beau rire sonore déjà fêlé, en faisaient un tout autre homme. Trop fier pour convenir qu'il s'était trompé, il ne se plaignait pas, mais les anciens amis auxquels il rouvrit sa maison purent vite se convaincre qu'il avait fait le plus sot des mariages, et que sa vie était désormais hors de voie. Par contre, Mme Heurtebise nous apparut, après deux ans de ménage, telle que nous l'avions vue dans la sacristie, le jour des noces. Son même sourire, minaudier et calme, son même air de boutiquière endimanchée; seulement l'aplomb lui était venu. Elle parlait maintenant. Dans les discussions artistiques où Heurtebise se lan?ait passionnément, avec des jugements absolus, le mépris brutal ou l'enthousiasme aveugle; la voix mielleuse et fausse de sa femme venait tout à coup l'interrompre, l'obligeant à écouter quelque raisonnement oiseux, quelque réflexion sotte toujours en dehors du sujet. Lui, gêné, embarrassé, nous regardait d'un ?il qui demandait grace, essayait de reprendre la conversation interrompue. Puis devant la contradiction intime et persistante, la sottise de cette petite cervelle d'oisillon, gonflée et vide comme un échaudé, il se taisait, résigné à la laisser aller jusqu'au bout. Mais ce mutisme exaspérait madame, lui paraissait plus injurieux, plus dédaigneux que tout. Sa voix aigre-douce devenait criarde, montait, piquait, bourdonnait avec un harcellement de mouche, jusqu'à ce que le mari, furieux, éclatat à son tour, brutal et terrible.

De ces querelles incessantes, qui se terminaient par des larmes, elle sortait reposée, plus fra?che, comme une pelouse après l'arrosage; lui, chaque fois brisé, fiévreux, incapable de tout travail. Peu à peu sa violence même se lassa. Un soir que j'avais assisté à une de ces scènes pénibles, comme Mme Heurtebise sortait de table, triomphante, je vis sur la figure de son mari, restée baissée pendant la querelle et qu'il relevait enfin, l'expression d'un mépris, d'une colère que les paroles ne pouvaient plus traduire. Rouge, les yeux pleins de larmes, la bouche tordue d'un sourire ironique et navrant, pendant que la petite femme s'en allait en refermant la porte d'un coup sec, il lui fit, comme un gamin dans le dos de son ma?tre, une grimace atroce de rage et de douleur. Au bout d'un moment, je l'entendis murmurer d'une voix étranglée par l'émotion: ?Ah! si ce n'était pas l'enfant, comme je filerais!?

Car ils avaient un enfant, un pauvre petit superbe et malpropre, qui se tra?nait dans tous les coins, jouait avec les chiens plus grands que lui, la terre, les araignées du jardin. La mère ne le regardait que pour constater qu'il était ?dégo?tant? et regretter de ne l'avoir pas mis en nourrice. Elle avait en effet gardé ses traditions de petite bourgeoise de comptoir, et leur intérieur en désordre, où elle promenait dès le matin des robes parées et des coiffures étonnantes, rappelait les arrière-boutiques si chères à son c?ur, les pièces noires de crasse et de manque d'air où l'on passe vite dans les entr'actes de la vie de commerce pour manger à la hate un repas mal fait, sur une table sans nappe, l'oreille au guet tout le temps vers la sonnette de la porte. Dans ce monde-là il n'y a que la rue qui compte, la rue où passent les acheteurs, les flaneurs, et ce débordement de peuple en vacances qui, le dimanche, remplit le trottoir et la chaussée. Aussi, comme elle s'ennuyait, la malheureuse, à la campagne; comme elle regrettait son Paris! Heurtebise, au contraire, avait besoin des champs pour la santé de son esprit. Paris l'étourdissait comme un provincial en visite. La femme ne comprenait pas cela et se plaignait beaucoup de son exil. Pour se distraire, elle invitait d'anciennes amies. Alors, si le mari n'était pas là, on s'amusait à feuilleter ses papiers, les notes, les travaux en train.

?Voyez, donc, ma chère, comme c'est dr?le... Il s'enferme pour écrire ?a. Il marche, il parle tout seul... Moi d'abord je ne comprends rien à tout ce qu'il fait.?

Et c'étaient des regrets sans fin, des retours sur le passé.

?Ah! si j'avais su... Quand je pense que je pouvais épouser Aubertot et

Fajon, les marchands de blanc...?

Elle citait toujours les deux associés en même temps, comme si elle avait d? épouser l'enseigne. En présence du mari, on ne se gênait pas davantage. Elle le dérangeait, empêchait tout travail, installant dans la pièce même où il écrivait la causerie niaise de femmes oisives qui parlaient haut, pleines de dédain pour ce métier de littérateur qui rapporte peu, et dont les heures les plus laborieuses ressemblent toujours à une capricieuse oisiveté.

De temps en temps, Heurtebise essayait d'échapper à cette existence qu'il sentait devenir chaque jour plus sinistre. Il accourait à Paris, prenait une petite chambre à l'h?tel, voulait se figurer qu'il était gar?on; mais tout à coup il pensait à son fils, et avec une envie folle de l'embrasser retournait le soir même à la campagne. Dans ces cas-là, pour éviter la scène du retour, il emmenait un ami avec lui, et le gardait là-bas le plus qu'il pouvait. Dès qu'il n'était plus seul en face de sa femme, sa belle intelligence se réveillait et ses projets de travail interrompus peu à peu l'un après l'autre lui revenaient au c?ur. Mais quel déchirement quand on partait! Il aurait voulu retenir ses visiteurs, s'accrochait à eux de toute la force de son ennui. Avec quelle tristesse il nous accompagnait à la station du petit omnibus de banlieue qui nous ramenait vers Paris! et comme, nous partis, il s'en retournait lentement sur la route poudreuse, le dos rond, les bras inertes, écoutant les roues qui s'éloignaient!

C'est que le tête-à-tête était devenu insupportable. Pour l'éviter, il prit le parti d'avoir la maison toujours pleine. Son bon c?ur aidant, sa lassitude, son insouciance, il s'entoura de tous les meurt-de-faim de la littérature. Un tas de valets de lettres, paresseux, toqués, visionnaires, s'installèrent chez lui, plus que lui; et comme la femme était très-sotte, incapable de juger, elle les trouvait charmants, supérieurs à son mari parce qu'ils criaient plus fort. La vie se passait en discussions oiseuses. C'était un fracas de mots vides, de poudre aux moineaux, et le pauvre Heurtebise, immobile et muet au milieu de tout ce tapage, se contentait de sourire en haussant les épaules. Quelquefois pourtant, quand, à la fin d'un repas interminable, tous ses convives, les coudes sur la nappe, commen?aient autour du flacon d'eau-de-vie une de ces longues flaneries de paroles asphyxiantes comme le brouillard des pipes, un immense dégo?t le prenait et, n'ayant pas la force de renvoyer tous ces malheureux, il s'en allait lui-même et restait huit jours sans revenir.

?Ma maison est pleine d'imbéciles, me disait-il un jour. Je n'ose plus rentrer.? Avec ce train de vie, il n'écrivait plus. Son nom devenait rare, et sa fortune, gaspillée à ce perpétuel besoin de monde au logis, s'en allait aux mains tendues autour de lui.

Il y avait longtemps que nous ne nous étions vus, lorsqu'un matin je re?us un mot de sa chère petite écriture autrefois si ferme, maintenant hésitante et tremblante.-?Nous sommes à Paris. Viens me voir. Je m'ennuie.? Je le trouvai avec sa femme, son enfant, ses chiens, dans un lugubre petit appartement de Batignolles. Le désordre, qui n'avait plus l'espace pour s'étaler, semblait encore plus affreux qu'à la campagne. Pendant que l'enfant et les chiens se roulaient dans des chambres grandes comme des cases d'échiquier, Heurtebise, malade, était couché, le visage au mur, dans un état de prostration complète. La femme, toujours en tenue, toujours placide, le regardait à peine.--?Je ne sais pas ce qu'il a?, me dit-elle avec un geste d'insouciance. Lui, en me voyant, retrouva un moment de ga?té, une minute de son bon rire, mais aussit?t étouffé. Comme on avait gardé à Paris les habitudes de la banlieue, à l'heure du déjeuner, dans ce ménage bouleversé par la gêne, la maladie, il arriva un parasite, petit homme chauve, rapé, roide, grincheux, qu'on appelait dans la maison: ?l'homme qui a lu Proudhon.? C'est ainsi qu'Heurtebise, qui n'avait sans doute jamais su son nom, le présentait à tout le monde. Quand on lui demandait: ?Qui est ?a?? il répondait avec conviction: ?Oh! un gar?on très-fort, qui a beaucoup lu Proudhon.? Il n'y paraissait guère, du reste, car cet esprit profond ne se manifestait jamais qu'à table pour se plaindre d'un r?ti mal cuit ou d'une sauce manquée. Ce matin-là, l'homme qui avait lu Proudhon déclara le déjeuner détestable, ce qui ne l'empêcha pas d'en dévorer la moitié à lui tout seul.

Qu'il me sembla long et lugubre ce repas au chevet du malade! La femme bavardait comme toujours, avec une tape par-ci par-là à l'enfant, un os aux chiens, un sourire au philosophe. Pas une fois Heurtebise ne se tourna vers nous, et pourtant il ne dormait pas. Je ne sais pas même s'il pensait... Cher et vaillant gar?on! Dans ces luttes mesquines et continuelles, le ressort de sa nature vigoureuse s'était brisé, et il commen?ait déjà à mourir. Cette agonie silencieuse, qui était plut?t un renoncement de vivre, dura quelques mois; puis Mme Heurtebise se trouva veuve. Alors comme les larmes n'avaient pas obscurci ses yeux clairs, qu'elle avait toujours le même soin de ses cheveux lisses, et qu'Aubertot et Fajon étaient encore disponibles elle épousa Aubertot et Fajon. Peut-être Aubertot, peut-être Fajon, peut-être même tous les deux. En tout cas, elle put reprendre la vie pour laquelle elle était faite, le bavardage facile et l'éternel sourire des dames de comptoir.

* * * * *

Continue Reading

Other books by Alphonse Daudet

More

You'll also like

Marrying My Runaway Groom's Powerful Father

Marrying My Runaway Groom's Powerful Father

Temple Madison
4.5

I was sitting in the Presidential Suite of The Pierre, wearing a Vera Wang gown worth more than most people earn in a decade. It was supposed to be the wedding of the century, the final move to merge two of Manhattan's most powerful empires. Then my phone buzzed. It was an Instagram Story from my fiancé, Jameson. He was at Charles de Gaulle Airport in Paris with a caption that read: "Fuck the chains. Chasing freedom." He hadn't just gotten cold feet; he had abandoned me at the altar to run across the world. My father didn't come in to comfort me. He burst through the door roaring about a lost acquisition deal, telling me the Holland Group would strip our family for parts if the ceremony didn't happen by noon. My stepmother wailed about us becoming the laughingstock of the Upper East Side. The Holland PR director even suggested I fake a "panic attack" to make myself look weak and sympathetic to save their stock price. Then Jameson’s sleazy cousin, Pierce, walked in with a lopsided grin, offering to "step in" and marry me just to get his hands on my assets. I looked at them and realized I wasn't a daughter or a bride to anyone in that room. I was a failed asset, a bouncing check, a girl whose own father told her to go to Paris and "beg" the man who had just publicly humiliated her. The girl who wanted to be loved died in that mirror. I realized that if I was going to be sold to save a merger, I was going to sell myself to the one who actually controlled the money. I marched past my parents and walked straight into the VIP holding room. I looked the most powerful man in the room—Jameson’s cold, ruthless uncle, Fletcher Holland—dead in the eye and threw the iPad on the table. "Jameson is gone," I said, my voice as hard as stone. "Marry me instead."

Flash Marriage To My Best Friend's Father

Flash Marriage To My Best Friend's Father

Madel Cerda
4.5

I was once the heiress to the Solomon empire, but after it crumbled, I became the "charity case" ward of the wealthy Hyde family. For years, I lived in their shadows, clinging to the promise that Anson Hyde would always be my protector. That promise shattered when Anson walked into the ballroom with Claudine Chapman on his arm. Claudine was the girl who had spent years making my life a living hell, and now Anson was announcing their engagement to the world. The humiliation was instant. Guests sneered at my cheap dress, and a waiter intentionally sloshed champagne over me, knowing I was a nobody. Anson didn't even look my way; he was too busy whispering possessively to his new fiancée. I was a ghost in my own home, watching my protector celebrate with my tormentor. The betrayal burned. I realized I wasn't a ward; I was a pawn Anson had kept on a shelf until he found a better trade. I had no money, no allies, and a legal trust fund that Anson controlled with a flick of his wrist. Fleeing to the library, I stumbled into Dallas Koch—a titan of industry and my best friend’s father. He was a wall of cold, absolute power that even the Hydes feared. "Marry me," I blurted out, desperate to find a shield Anson couldn't climb. Dallas didn't laugh. He pulled out a marriage agreement and a heavy fountain pen. "Sign," he commanded, his voice a low rumble. "But if you walk out that door with me, you never go back." I signed my name, trading my life for the only man dangerous enough to keep me safe.

The Billionaire's Cold And Bitter Betrayal

The Billionaire's Cold And Bitter Betrayal

Clara Bennett
5.0

I had just survived a private jet crash, my body a map of violet bruises and my lungs still burning from the smoke. I woke up in a sterile hospital room, gasping for my husband's name, only to realize I was completely alone. While I was bleeding in a ditch, my husband, Adam, was on the news smiling at a ribbon-cutting ceremony. When I tracked him down at the hospital's VIP wing, I didn't find a grieving husband. I found him tenderly cradling his ex-girlfriend, Casie, in his arms, his face lit with a protective warmth he had never shown me as he carried her into the maternity ward. The betrayal went deeper than I could have imagined. Adam admitted the affair started on our third anniversary-the night he claimed he was stuck in London for a merger. Back at the manor, his mother had already filled our planned nursery with pink boutique bags for Casie's "little princess." When I demanded a divorce, Adam didn't flinch. He sneered that I was "gutter trash" from a foster home and that I'd be begging on the streets within a week. To trap me, he froze my bank accounts, cancelled my flight, and even called the police to report me for "theft" of company property. I realized then that I wasn't his partner; I was a charity case he had plucked from obscurity to manage his life. To the Hortons, I was just a servant who happened to sleep in the master bedroom, a "resilient" woman meant to endure his abuse in silence while the whole world laughed at the joke that was my marriage. Adam thought stripping me of his money would make me crawl back to him. He was wrong. I walked into his executive suite during his biggest deal of the year and poured a mug of sludge over his original ten-million-dollar contracts. Then, right in front of his board and his mistress, I stripped off every designer thread he had ever paid for until I was standing in nothing but my own silk camisole. "You can keep the clothes, Adam. They're as hollow as you are." I grabbed my passport, turned my back on his billions, and walked out of that glass tower barefoot, bleeding, and finally free.

Chapters
Read Now
Download Book