20000 Lieues sous les mers Part 2

20000 Lieues sous les mers Part 2

Jules Verne

5.0
Comment(s)
41
View
23
Chapters

20000 Lieues sous les mers Part 2 by Jules Verne

Chapter 1 L'OCéAN INDIEN

Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La première s'est terminée sur cette émouvante scène du cimetière de corail qui a laissé dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de cette mer immense, la vie du capitaine Nemo se déroulait tout entière, et il n'était pas jusqu'à sa tombe qu'il n'e?t préparée dans le plus impénétrable de ses ab?mes.

Là, pas un des monstres de l'Océan ne viendrait troubler le dernier sommeil de ces h?tes du Nautilus, de ces amis, rivés les uns aux autres, dans la mort aussi bien que dans la vie ! ? Nul homme, non plus ! ? avait ajouté le capitaine.

Toujours cette même défiance, farouche, implacable, envers les sociétés humaines !

Pour moi, je ne me contentais plus des hypothèses qui satisfaisaient Conseil. Ce digne gar?on persistait à ne voir dans le commandant du Nautilus qu'un de ces savants méconnus qui rendent à l'humanité mépris pour indifférence. C'était encore pour lui un génie incompris qui, las des déceptions de la terre, avait d? se réfugier dans cet inaccessible milieu où ses instincts s'exer?aient librement. Mais, à mon avis, cette hypothèse n'expliquait qu'un des cotes du capitaine Nemo.

En effet, le mystère de cette dernière nuit pendant laquelle nous avions été encha?nés dans la prison et le sommeil, la précaution si violemment prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette prête à parcourir l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due à un choc inexplicable du Nautilus, tout cela me poussait dans une voie nouvelle. Non ! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les hommes ! Son formidable appareil servait non seulement ses instincts de liberté, mais peut-être aussi les intérêts de je ne sais quelles terribles représailles.

En ce moment, rien n'est évident pour moi, je n'entrevois encore dans ces ténèbres que des lueurs, et je dois me borner à écrire, pour ainsi dire, sous la dictée des événements.

D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Il sait que s'échapper du Nautilus est impossible. Nous ne sommes pas même prisonniers sur parole. Aucun engagement d'honneur ne nous encha?ne. Nous ne sommes que des captifs, que des prisonniers déguisés sous le nom d'h?tes par un semblant de courtoisie. Toutefois, Ned Land n'a pas renoncé à l'espoir de recouvrer sa liberté. Il est certain qu'il profitera de la première occasion que le hasard lui offrira. Je ferai comme lui sans doute. Et cependant, ce ne sera pas sans une sorte de regret que j'emporterai ce que la générosité du capitaine nous aura laissé pénétrer des mystères du Nautilus ! Car enfin, faut-il ha?r cet homme ou l'admirer ? Est-ce une victime ou un bourreau ? Et puis, pour être franc, je voudrais, avant de l'abandonner à jamais, je voudrais avoir accompli ce tour du monde sous-marin dont les débuts sont si magnifiques. Je voudrais avoir observé la complète série des merveilles entassées sous les mers du globe. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore, quand je devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre ! Qu'ai-je découvert jusqu'ici ? Rien, ou presque rien, puisque nous n'avons encore parcouru que six mille lieues à travers le Pacifique !

Pourtant je sais bien que le Nautilus se rapproche des terres habitées, et que, si quelque chance de salut s'offre à nous, il serait cruel de sacrifier mes compagnons à ma passion pour l'inconnu. Il faudra les suivre, peut-être même les guider. Mais cette occasion se présentera-t-elle jamais ? L'homme privé par la force de son libre arbitre la désire, cette occasion, mais le savant, le curieux, la redoute.

Ce jour-là, 21 janvier 1868, à midi, le second vint prendre la hauteur du soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je suivis l'opération. Il me parut évident que cet homme ne comprenait pas le fran?ais, car plusieurs fois je fis à voix haute des réflexions qui auraient d? lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il les e?t comprises, mais il resta impassible et muet.

Pendant qu'il observait au moyen du sextant, un des matelots du Nautilus cet homme vigoureux qui nous avait accompagnés lors de notre première excursion sous-marine à l'?le Crespo vint nettoyer les vitres du fanal. J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la puissance était centuplée par des anneaux lenticulaires disposés comme ceux des phares, et qui maintenaient sa lumière dans le plan utile. La lampe électrique était combinée de manière à donner tout son pouvoir éclairant. Sa lumière, en effet, se produisait dans le vide, ce qui assurait à la fois sa régularité et son intensité. Ce vide économisait aussi les pointes de graphite entre lesquelles se développe l'arc lumineux. économie importante pour le capitaine Nemo, qui n'aurait pu les renouveler aisément. Mais, dans ces conditions, leur usure était presque insensible.

Lorsque le Nautilus se prépara à reprendre sa marche sous-marine, je redescendis au salon. Les panneaux se refermèrent, et la route fut donnée directement à l'ouest.

Nous sillonnions alors les flots de l'océan Indien, vaste plaine liquide d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares, et dont les eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige à qui se penche à leur surface. Le Nautilus y flottait généralement entre cent et deux cents mètres de profondeur. Ce fut ainsi pendant quelques jours. A tout autre que moi, pris d'un immense amour de la mer, les heures eussent sans doute paru longues et monotones ; mais ces promenades quotidiennes sur la plate-forme où je me retrempais dans l'air vivifiant de l'Océan, le spectacle de ces riches eaux à travers les vitres du salon, la lecture des livres de la bibliothèque, la rédaction de mes mémoires, employaient tout mon temps et ne me laissaient pas un moment de lassitude ou d'ennui.

Notre santé à tous se maintenait dans un état très satisfaisant. Le régime du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte, je me serais bien passé des variantes que Ned Land, par esprit de protestation, s'ingéniait à y apporter. De plus, dans cette température constante, il n'y avait pas même un rhume à craindre. D'ailleurs, ce madréporaire Dendrophyllée, connu en Provence sous le nom de ? Fenouil de mer ?, et dont il existait une certaine réserve à bord, e?t fourni avec la chair fondante de ses polypes une pate excellente contre la toux.

Pendant quelques jours, nous v?mes une grande quantité d'oiseaux aquatiques, palmipèdes, mouettes ou goélands. Quelques-uns furent adroitement tués, et, préparés d'une certaine fa?on, ils fournirent un gibier d'eau très acceptable. Parmi les grands voiliers, emportés à de longues distances de toutes terres, et qui se reposent sur les flots des fatigues du vol, j'aper?us de magnifiques albatros au cri discordant comme un braiement d'ane, oiseaux qui appartiennent à la famille des longipennes. La famille des totipalmes était représentée par des frégates rapides qui pêchaient prestement les poissons de la surface, et par de nombreux phaétons ou paille-en-queue, entre autres, ce phaéton à brins rouges, gros comme un pigeon, et dont le plumage blanc est nuancé de tons roses qui font valoir la teinte noire des ailes.

Les filets du Nautilus rapportèrent plusieurs sortes de tortues marines, du genre caret, à dos bombé, et dont l'écaille est très estimée. Ces reptiles, qui plongent facilement, peuvent se maintenir longtemps sous l'eau en fermant la soupape charnue située à l'orifice externe de leur canal nasal. Quelques-uns de ces carets, lorsqu'on les prit, dormaient encore dans leur carapace, à l'abri des animaux marins. La chair de ces tortues était généralement médiocre, mais leurs oeufs formaient un régal excellent.

Quant aux poissons, ils provoquaient toujours notre admiration, quand nous surprenions à travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie aquatique. Je remarquai plusieurs espèces qu'il ne m'avait pas été donné d'observer jusqu'alors.

Je citerai principalement des ostracions particuliers à la mer Rouge, à la mer des Indes et à cette partie de l'Océan qui baigne les c?tes de l'Amérique équinoxiale. Ces poissons, comme les tortues, les tatous, les oursins, les crustacés, sont protégés par une cuirasse qui n'est ni crétacée, ni pierreuse, mais véritablement osseuse. Tant?t, elle affecte la forme d'un solide triangulaire, tant?t la forme d'un solide quadrangulaire. Parmi les triangulaires, j'en notai quelques-uns d'une longueur d'un demi-décimètre, d'une chair salubre, d'un go?t exquis, bruns à la queue, jaunes aux nageoires, et dont je recommande l'acclimatation même dans les eaux douces, auxquelles d'ailleurs un certain nombre de poissons de mer s'accoutument aisément. Je citerai aussi des ostracions quadrangulaires, surmontés sur le dos de quatre gros tubercules : des ostracions mouchetés de points blancs sous la partie inférieure du corps, qui s'apprivoisent comme des oiseaux ; des trigones, pourvus d'aiguillons formés par la prolongation de leur cro?te osseuse, et auxquels leur singulier grognement a valu le surnom de ? cochons de mer ? ; puis des dromadaires à grosses bosses en forme de c?ne, dont la chair est dure et coriace.

Je relève encore sur les notes quotidiennes tenues par ma?tre Conseil certains poissons du genre tétrodons, particuliers à ces mers, des spenglériens au dos rouge, à la poitrine blanche, qui se distinguent par trois rangées longitudinales de filaments, et des électriques, longs de sept pouces, parés des plus vives couleurs. Puis, comme échantillons d'autres genres, des ovo?des semblables à un oeuf d'un brun noir, sillonnés de bandelettes blanches et dépourvus de queue ; des diodons, véritables porcs-épics de la mer, munis d'aiguillons et pouvant se gonfler de manière à former une pelote hérissée de dards ; des hippocampes communs à tous les océans ; des pégases volants, à museau allongé, auxquels leurs nageoires pectorales, très étendues et disposées en forme d'ailes, permettent sinon de voler, du moins de s'élancer dans les airs ; des pigeons spatulés, dont la queue est couverte de nombreux anneaux écailleux ; des macrognathes à longue machoire, excellents poissons longs de vingt-cinq centimètres et brillants des plus agréables couleurs ; des calliomores livides, dont la tête est rugueuse ; des myriades de blennies-sauteurs, rayés de noir, aux longues nageoires pectorales, glissant à la surface des eaux avec une prodigieuse vélocité ; de délicieux vélifères, qui peuvent hisser leurs nageoires comme autant de voiles déployées aux courants favorables ; des kurtes splendides, auxquels la nature a prodigué le jaune, le bleu céleste, l'argent et l'or ; des trichoptères, dont les ailes sont formées de filaments ; des cottes, toujours maculées de limon, qui produisent un certain bruissement ; des trygles, dont le foie est considéré comme poison ; des bodians, qui portent sur les yeux une oeillère mobile ; enfin des soufflets, au museau long et tubuleux, véritables gobe-mouches de l'Océan, armés d'un fusil que n'ont prévu ni les Chassepot ni les Remington, et qui tuent les insectes en les frappant d'une simple goutte d'eau.

Dans le quatre-vingt-neuvième genre des poissons classés par Lacépède, qui appartient à la seconde sous-classe des osseux, caractérisés par un opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scorpène, dont la tête est garnie d'aiguillons et qui ne possède qu'une seule nageoire dorsale ; ces animaux sont revêtus ou privés de petites écailles, suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. Le second sous-genre nous donna des échantillons de dydactyles longs de trois à quatre décimètres, rayés de jaune, mais dont la tête est d'un aspect fantastique. Quant au premier sous-genre, il fournit plusieurs spécimens de ce poisson bizarre justement surnommé ? crapaud de mer ?, poisson à tête grande, tant?t creusée de sinus profonds, tant?t boursouflée de protubérances ; hérissé d'aiguillons et parsemé de tubercules, il porte des cornes irrégulières et hideuses ; son corps et sa queue sont garnis de callosités ; ses piquants font des blessures dangereuses ; il est répugnant et horrible.

Du 21 au 23 janvier, le Nautilus marcha à raison de deux cent cinquante lieues par vingt-quatre heures, soit cinq cent quarante milles, ou vingt-deux milles à l'heure.

Si nous reconnaissions au passage les diverses variétés de poissons, c'est que ceux-ci, attirés par l'éclat électrique, cherchaient à nous accompagner ; la plupart, distancés par cette vitesse, restaient bient?t en arrière ; quelques-uns cependant parvenaient à se maintenir pendant un certain temps dans les eaux du Nautilus.

Le 24 au matin, par 12°5' de latitude sud et 94°33' de longitude, nous e?mes connaissance de l'?le Keeling, soulèvement madréporique planté de magnifiques cocos, et qui fut visitée par M. Darwin et le capitaine Fitz-Roy. Le Nautilus prolongea à peu de distance les accores de cette ?le déserte. Ses dragues rapportèrent de nombreux échantillons de polypes et d'échinodermes, et des tests curieux de l'embranchement des mollusques. Quelques précieux produits de l'espèce des dauphinules accrurent les trésors du capitaine Nemo, auquel je joignis une astrée punctifère, sorte de polypier parasite souvent fixé sur une coquille.

Bient?t l'?le Keeling disparut sous l'horizon, et la route fut donnée au nord-ouest vers la pointe de la péninsule indienne.

? Des terres civilisées, me dit ce jour-là Ned Land. Cela vaudra mieux que ces ?les de la Papouasie, où l'on rencontre plus de sauvages que de chevreuils ! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y a des routes, des chemins de fer, des villes anglaises, fran?aises et indoues. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote. Hein ! est-ce que le moment n'est pas venu de br?ler la politesse au capitaine Nemo ?

- Non. Ned, non, répondis-je d'un ton très déterminé. Laissons courir, comme vous dites, vous autres marins. Le Nautilus se rapproche des continents habités. Il revient vers l'Europe, qu'il nous y conduise. Une fois arrivés dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous conseillera de tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine Nemo nous permette d'aller chasser sur les c?tes du Malabar ou de Coromandel comme dans les forêts de la Nouvelle-Guinée.

- Eh bien ! monsieur, ne peut-on se passer de sa permission ? ?

Je ne répondis pas au Canadien. Je ne voulais pas discuter. Au fond, j'avais à coeur d'épuiser jusqu'au bout les hasards de la destinée qui m'avait jeté à bord du Nautilus.

A partir de l'?le Keeling, notre marche se ralentit généralement. Elle fut aussi plus capricieuse et nous entra?na souvent à de grandes profondeurs. On fit plusieurs fois usage des plans inclinés que des leviers intérieurs pouvaient placer obliquement à la ligne de flottaison. Nous allames ainsi jusqu'à deux et trois kilomètres, mais sans jamais avoir vérifié les grands fonds de cette mer indienne que des sondes de treize mille mètres n'ont pas pu atteindre. Quant à la température des basses couches, le thermomètre indiqua toujours invariablement quatre degrés au-dessus de zéro. J'observai seulement que, dans les nappes supérieures, l'eau était toujours plus froide sur les hauts fonds qu'en pleine mer.

Le 25 janvier, l'Océan étant absolument désert, le Nautilus passa la journée à sa surface, battant les flots de sa puissante hélice et les faisant rejaillir à une grande hauteur. Comment, dans ces conditions, ne l'e?t-on pas pris pour un cétacé gigantesque ? Je passai les trois quarts de cette journée sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien à l'horizon, si ce n'est, vers quatre heures du soir, un long steamer qui courait dans l'ouest à contrebord. Sa mature fut visible un instant, mais il ne pouvait apercevoir le Nautilus, trop ras sur l'eau. Je pensai que ce bateau à vapeur appartenait à la ligne péninsulaire et orientale qui fait le service de l'?le de Ceyland à Sydney, en touchant à la pointe du roi George et à Melbourne.

A cinq heures du soir, avant ce rapide crépuscule qui lie le jour à la nuit dans les zones tropicales, Conseil et moi nous f?mes émerveillés par un curieux spectacle.

Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens, présageait des chances heureuses. Aristote, Athénée, Pline, Oppien, avaient étudié ses go?ts et épuisé à son égard toute la poétique des savants de la Grèce et de l'Italie. Ils l'appelèrent Nautilus et Pompylius. Mais la science moderne n'a pas ratifié leur appellation, et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d'Argonaute.

Qui e?t consulté Conseil e?t appris de ce brave gar?on que l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes ; que la première classe, celle des céphalopodes dont les sujets sont tant?t nus, tant?t testacés, comprend deux familles, celles des dibranchiaux et des tétrabranchiaux, qui se distinguent par le nombre de leurs branches : que la famille des dibranchiaux renferme trois genres, l'argonaute, le calmar et la seiche, et que la famille des tétrabranchiaux n'en contient qu'un seul, le nautile. Si après cette nomenclature, un esprit rebelle e?t confondu l'argonaute, qui est acétabulifère, c'est-à-dire porteur de ventouses, avec le nautile, qui est tentaculifère, c'est-à-dire porteur de tentacules, il aurait été sans excuse.

Or, c'était une troupe de ces argonautes qui voyageait alors à la surface de l'Océan. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Ils appartenaient à l'espèce des argonautes tuberculés qui est spéciale aux mers de l'Inde.

Ces gracieux mollusques se mouvaient à reculons au moyen de leur tube locomoteur en chassant par ce tube l'eau qu'ils avaient aspirée. De leurs huit tentacules, six, allongés et amincis, flottaient sur l'eau, tandis que les deux autres, arrondis en palmes, se tendaient au vent comme une voile légère. Je voyais parfaitement leur coquille spiraliforme et ondulée que Cuvier compare justement à une élégante chaloupe. Véritable bateau en effet. Il transporte l'animal qui l'a sécrété, sans que l'animal y adhère.

? L'argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je à Conseil, mais il ne la quitte jamais.

- Ainsi fait le capitaine Nemo, répondit judicieusement Conseil. C'est pourquoi il e?t mieux fait d'appeler son navire l'Argonaute. ?

Pendant une heure environ. Le Nautilus flotta au milieu de cette troupe de mollusques. Puis, je ne sais quel effroi les prit soudain. Comme à un signal, toutes les voiles furent subitement amenées ; les bras se replièrent, les corps se contractèrent. Les coquilles se renversant changèrent leur centre de gravité, et toute la flottille disparut sous les flots. Ce fut instantané, et jamais navires d'une escadre ne manoeuvrèrent avec plus d'ensemble.

En ce moment, la nuit tomba subitement, et les lames, à peine soulevées par la brise, s'allongèrent paisiblement sous les précintes du Nautilus.

Le lendemain, 26 janvier, nous coupions l'équateur sur le quatre-vingt-deuxième méridien, et nous rentrions dans l'hémisphère boréal.

Pendant cette journée, une formidable troupe de squales nous fit cortège. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent fort dangereuses. C'étaient des squales philipps au dos brun et au ventre blanchatre armés de onze rangées de dents, des squales oeillés dont le cou est marqué d'une grande tache noire cerclée de blanc qui ressemble à un oeil, des squales isabelle à museau arrondi et semé de points obscurs. Souvent, ces puissants animaux se précipitaient contre la vitre du salon avec une violence peu rassurante. Ned Land ne se possédait plus alors. Il voulait remonter à la surface des flots et harponner ces monstres, surtout certains squales émissoles dont la gueule est pavée de dents disposées comme une mosa?que, et de grands squales tigrés, longs de cinq mètres, qui le provoquaient avec une insistance toute particulière. Mais bient?t le Nautilus, accroissant sa vitesse, laissa facilement en arrière les plus rapides de ces requins.

Le 27 janvier, à l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontrames à plusieurs reprises, spectacle sinistre ! des cadavres qui flottaient à la surface des flots. C'étaient les morts des villes indiennes, charriés par le Gange jusqu'à la haute mer, et que les vautours, les seuls ensevelisseurs du pays, n'avaient pas achevé de dévorer. Mais les squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funèbre besogne.

Vers sept heures du soir, le Nautilus à demi immergé navigua au milieu d'une mer de lait. A perte de vue l'Océan semblait être lactifié. était-ce l'effet des rayons lunaires ? Non, car la lune, ayant deux jours à peine, était encore perdue au-dessous de l'horizon dans les rayons du soleil. Tout le ciel, quoique éclairé par le rayonnement sidéral, semblait noir par contraste avec la blancheur des eaux.

Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les causes de ce singulier phénomène. Heureusement, j'étais en mesure de lui répondre.

? C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste étendue de flots blancs qui se voit fréquemment sur les c?tes d'Amboine et dans ces parages.

- Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause produit un pareil effet, car cette eau ne s'est pas changée en lait, je suppose !

- Non, mon gar?on, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu'à la présence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers lumineux, d'un aspect gélatineux et incolore, de l'épaisseur d'un cheveu, et dont la longueur ne dépasse pas un cinquième de millimètre. Quelques-unes de ces bestioles adhèrent entre elles pendant l'espace de plusieurs lieues.

- Plusieurs lieues ! s'écria Conseil.

- Oui, mon gar?on, et ne cherche pas à supputer le nombre de ces infusoires ! Tu n'y parviendrais pas, car, si je ne me trompe, certains navigateurs ont flotté sur ces mers de lait pendant plus de quarante milles. ?

Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut se plonger dans des réflexions profondes, cherchant sans doute à évaluer combien quarante milles carrés contiennent de cinquièmes de millimètres. Pour moi, je continuai d'observer le phénomène. Pendant plusieurs heures, le Nautilus trancha de son éperon ces flots blanchatres, et je remarquai qu'il glissait sans bruit sur cette eau savonneuse, comme s'il e?t flotté dans ces remous d'écume que les courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre eux.

Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais derrière nous, jusqu'aux limites de l'horizon. Le ciel, réfléchissant la blancheur des flots, sembla longtemps imprégné des vagues lueurs d'une aurore boréale.

Continue Reading

Other books by Jules Verne

More

You'll also like

One Night With My Billionaire Boss

One Night With My Billionaire Boss

Nathaniel Stone
4.5

I woke up on silk sheets that smelled of expensive cedar and cold sandalwood, a world away from my cramped apartment in Brooklyn. Beside me lay Ezra Gardner—my boss, the billionaire CEO of Gardner Holdings, and the man who could end my career with a snap of his fingers. He didn’t offer an apology for the night before; instead, he looked at me with terrifying clarity and proposed a cold, calculated business arrangement. "Marriage. It stabilizes the board and solves the PR crisis before it begins." He dressed me in archival Chanel and sent me home in his Maybach, but my life was already falling apart. My boyfriend, Irving, claimed he had passed out early, yet his location data placed him at my best friend’s apartment until three in the morning. When I tried to run, I realized Ezra was already ten steps ahead, tracking my movements and uncovering the secret I’d spent twenty years hiding: my connection to the powerful Senator Grimes. I was trapped between a CEO who treated me like a line item on a quarterly report and a boyfriend who had been using me while sleeping with my closest friend. I felt like a pawn in a game I didn't understand, wondering why a man like Ezra would walk up forty flights of stairs on a broken leg just to make sure I was safe. "Showtime, Mrs. Gardner." Standing on the red carpet in a gown that cost more than my life, I watched my cheating ex-boyfriend’s face turn pale as Ezra claimed me in front of the world. I wasn't just an assistant anymore; I was a weapon, and it was time to burn their world down.

The Billionaire's Secret Twins: Her Revenge

The Billionaire's Secret Twins: Her Revenge

Shearwater
4.4

I was four months pregnant, weighing over two hundred pounds, and my heart was failing from experimental treatments forced on me as a child. My doctor looked at me with clinical detachment and told me I was in a death sentence: if I kept the baby, I would die, and if I tried to remove it, I would die. Desperate for a lifeline, I called my father, Francis Acosta, to tell him I was sick and pregnant. I expected a father's love, but all I got was a cold, sharp blade of a voice. "Then do it quietly," he said. "Don't embarrass Candi. Her debutante ball is coming up." He didn't just reject me; he erased me. My trust fund was frozen, and I was told I was no longer an Acosta. My fiancé, Auston, had already discarded me, calling me a "bloated whale" while he looked for a thinner, wealthier replacement. I left New York on a Greyhound bus, weeping into a bag of chips, a broken woman the world considered a mistake. I couldn't understand how my own father could tell me to die "quietly" just to save face for a party. I didn't know why I had been a lab rat for my family’s pharmaceutical ambitions, or how they could sleep at night while I was left to rot in the gray drizzle of the city. Five years later, the doors of JFK International Airport slid open. I stepped onto the marble floor in red-soled stilettos, my body lean, lethal, and carved from years of blood and sweat. I wasn't the "whale" anymore; I was a ghost coming back to haunt them. With my daughter by my side and a medical reputation that terrified the global elite, I was ready to dismantle the Acosta empire piece by piece. "Tell Francis to wash his neck," I whispered to the skyline. "I'm home."

Rising From Wreckage: Starfall's Epic Comeback

Rising From Wreckage: Starfall's Epic Comeback

Huo Wuer
4.5

Rain hammered against the asphalt as my sedan spun violently into the guardrail on the I-95. Blood trickled down my temple, stinging my eyes, while the rhythmic slap of the windshield wipers mocked my panic. Trembling, I dialed my husband, Clive. His executive assistant answered instead, his voice professional and utterly cold. "Mr. Wilson says to stop the theatrics. He said, and I quote, 'Hang up. Tell her I don’t have time for her emotional blackmail tonight.'" The line went dead while I was still trapped in the wreckage. At the hospital, I watched the news footage of Clive wrapping his jacket around his "fragile" ex-girlfriend, Angelena, shielding her from the storm I was currently bleeding in. When I returned to our penthouse, I found a prenatal ultrasound in his suit pocket, dated the day he claimed to be on a business trip. Instead of an apology, Clive met me with a sneer. He told me I was nothing but an "expensive decoration" his father bought to make him look stable. He froze my bank accounts and cut off my cards, waiting for the hunger to drive me back to his feet. I stared at the man I had loved for four years, realizing he didn't just want a wife; he wanted a prop he could switch off. He thought he could starve me into submission while he played father to another woman's child. But Clive forgot one thing. Before I was his trophy wife, I was Starfall—the legendary voice actress who vanished at the height of her fame. "I'm not jealous, Clive. I'm done." I grabbed my old microphone and walked out. I’m not just leaving him; I’m taking the lead role in the biggest saga in Hollywood—the one Angelena is desperate for. This time, the "decoration" is going to burn his world down.

The Mute Heiress's Fake Marriage Pact

The Mute Heiress's Fake Marriage Pact

Alma
5.0

I was finally brought back to the billionaire Vance estate after years in the grimy foster system, but the luxury Lincoln felt more like a funeral procession. My biological family didn't welcome me with open arms; they looked at me like a stain on a silk shirt. They thought I was a "defective" mute with cognitive delays, a spare part to be traded away. Within hours of my arrival, my father decided to sell me to Julian Thorne, a bitter, paralyzed heir, just to secure a corporate merger. My sister Tiffany treated me like trash, whispering for me to "go back to the gutter" before pouring red wine over my dress in front of Manhattan's elite. When a drunk cousin tried to lay hands on me at the engagement gala, my grandmother didn't protect me-she raised her silver-topped cane to strike my face for "embarrassing the family." They called me a sacrificial lamb, laughing as they signed the prenuptial agreement that stripped me of my freedom. They had no idea I was E-11, the underground hacker-artist the world was obsessed with, or that I had already breached their private servers. I found the hidden medical records-blood types A, A, and B-a biological impossibility that proved my "parents" were harboring a scandal that could ruin them. Why bring me back just to discard me again? And why was Julian Thorne, the man supposedly bound to a wheelchair, secretly running miles at dawn on his private estate? Standing in the middle of the ballroom, I didn't plead for mercy. I used a text-to-speech app to broadcast a cold, synthetic threat: "I have the records, Richard. Do you want me to explain genetics to the press, or should we leave quietly?" With the "paralyzed" billionaire as my unexpected accomplice, I walked out of the Vance house and into a much more dangerous game.

Reborn Heiress: The Wolf's Vengeance Deal

Reborn Heiress: The Wolf's Vengeance Deal

Sibeal Sallese
5.0

I lay paralyzed on stiff white sheets, a prisoner in my own skin, listening to the rain lash against the window like nails on a coffin. My father, Elmore Franco, didn't even look at my face as he checked his clipboard. He just listened to the steady, monotonous beep of the heart monitor-the only thing proving I was still alive. Without a hint of remorse, he pulled a pen from his pocket and signed the Do Not Resuscitate order. My stepmother, Ophelia, stepped out from behind him, wearing my favorite pearl necklace and smelling of cloying perfume. She leaned close to my ear to whisper the truth that turned my blood to ice. "It was the tea, darling. Just like your mother. A slow, tasteless poison." She chuckled as she revealed that my fiancé, Bryce, had a two-year-old son with my sister, Daniela. My inheritance had been funding their secret life for years, and now that the money was secure, I was an inconvenience they were finally scrubbing away. As my father yanked the power cord from the wall, the beeping died, and the darkness swallowed me whole. I was being murdered by my own flesh and blood, used as a bank account until I was no longer needed. I died in that sterile room, drowning in the realization that every person I ever loved was a monster who had been waiting for me to take my last breath. Then, I gasped. I woke up in a luxury hotel suite surrounded by silk sheets, five years in the past-the very morning of my wedding. Next to me lay Basile Delgado, the "Wolf of Wall Street" and my family's most dangerous enemy. In my first life, I ran from this room in a panic and lost everything. This time, I looked at the man who would eventually destroy my father's empire and decided to join him. "I'm not leaving, Basile. Marry me. Right now. Today."

Chapters
Read Now
Download Book